La table, le chef et les 50 promesses

Je viens de recevoir le tract.

Avant même de lire le programme, je me suis arrêté sur la photo. Et là, franchement, tout est déjà dit. Grande table en bois massif, lignes droites impeccables, perspective parfaitement alignée. La composition est millimétrée. Lui est debout, au centre exact du cadre, les mains posées à plat, regard frontal. Les colistiers sont assis, à distance égale, légèrement en retrait, répartis avec une précision presque géométrique. Ce n’est pas une photo prise sur le vif. C’est une mise en scène.

On pourrait presque imaginer la répétition avant le déclenchement : “Un peu plus à droite. Alignez-vous. Reculez légèrement. Voilà.” On est dans la scénographie du pouvoir. Il y a un centre, un axe, un pilote. Et autour, des satellites. Ce que raconte l’image est limpide : verticalité. Or le tract parle de collectif, de démocratie de proximité, de co-construction. L’image, elle, parle de direction. On est plus proche d’un comité stratégique que d’une assemblée citoyenne. Pour un rassemblement qui se revendique populaire et ancré à gauche, c’est un signal pour le moins curieux. On ne rassemble pas en occupant seul le centre du cadre.

Puis vient le programme : “Nos 50 actions +1”. Cinquante mesures déjà numérotées, déjà hiérarchisées, déjà imprimées. Et le “+1 : vous”. La participation en supplément. Une vraie démarche participative commence normalement par l’écoute, pas par un catalogue bouclé. Ici, le plan est déjà écrit. La consultation arrive après.

Prenons un exemple concret : l’éducation. Le tract promet de renforcer l’aide aux devoirs, d’améliorer l’accompagnement scolaire, de soutenir davantage les familles. Sur le principe, évidemment, tout le monde est d’accord. Sauf que ces dispositifs existent déjà. L’aide aux devoirs fonctionne via les écoles, les centres sociaux, les associations, le SRAN, le CCAS. Les politiques éducatives municipales sont contractualisées avec l’Éducation nationale. Des financements sont déjà fléchés, des partenariats sont en place. La vraie question n’est donc pas “faut-il aider les enfants ?” mais “qu’est-ce qui change ?” Quel budget supplémentaire ? Quelle évaluation des dispositifs actuels ? Quel diagnostic chiffré sur les lacunes ? Quel indicateur d’impact ? Rien n’est précisé. On ne voit ni audit, ni trajectoire budgétaire, ni plan de montée en charge. On reformule l’existant, mais on ne démontre pas la valeur ajoutée.

Même chose pour les “1000 premiers jours”, devenus un marqueur politique incontournable. À Roubaix, l’accueil et l’accompagnement des 0-3 ans ne datent pas d’hier. Crèches municipales, relais petite enfance, PMI, actions du CCAS, partenariats CAF, dispositifs de soutien à la parentalité : tout cela existe déjà. Le cadre des “1000 premiers jours” est intégré aux politiques publiques depuis plusieurs années. Là encore, la question technique est simple : qu’apporte la mesure ? Crée-t-on de nouvelles places ? Combien ? Renforce-t-on les équipes ? Réorganise-t-on l’offre ? Avec quel financement ? Silence. On est dans la reformulation, pas dans la transformation.

Ce schéma se répète sur d’autres axes. Sur la sécurité, on annonce un renforcement de la police municipale, des brigades spécialisées, une meilleure coordination. Très bien. Mais avec quels effectifs supplémentaires ? Quelle masse salariale ? Quels arbitrages budgétaires dans une ville déjà contrainte financièrement ? Quelle articulation précise avec les compétences de l’État ? Là encore, l’intention est affichée, l’ingénierie reste floue.

Sur l’économie, on parle d’un fonds “Roubaix Avenir” de plusieurs millions d’euros, d’une académie IA, d’un accompagnement renforcé des entrepreneurs. L’ambition est séduisante. Mais quel montage financier ? Subventions, emprunt, redéploiement ? Quelle gouvernance du fonds ? Quels critères d’attribution ? Quel retour sur investissement attendu pour la ville ? On empile des annonces, on ne voit pas le mécanisme.

Sur la démocratie locale enfin, les budgets participatifs sont présentés comme décisionnaires. C’est un mot fort. Mais quel pourcentage du budget municipal serait réellement transféré ? 5 % ? 1 % ? 0,2 % ? Quel pouvoir contraignant face à l’exécutif ? Quelle capacité réelle d’arbitrage citoyen ? On promet la participation, on ne précise pas le pouvoir.

Ce programme n’est pas vide. Il est dense. Mais il souffre d’un problème central : il empile sans prioriser. Quand tout est prioritaire, rien ne l’est vraiment. On ne voit ni hiérarchisation forte, ni phasage clair, ni trajectoire financière consolidée. Surtout, on ne voit pas l’écart démontré entre ce qui existe déjà et ce qui serait réellement transformé. On rebaptise, on élargit, on reformule. On ne tranche pas.

Et c’est là que la photo reprend tout son sens. La mise en scène est celle d’un chef qui présente son plan stratégique. Le programme ressemble à un catalogue managérial. Mais une ville ne se dirige pas comme un conseil d’administration. Gouverner, ce n’est pas accumuler cinquante lignes dans un document. C’est choisir, arbitrer, assumer des priorités, dire ce qu’on fait d’abord, ce qu’on reporte, ce qu’on renonce à faire.

Pour l’instant, on voit une belle scénographie, un centre parfaitement cadré, un document bien imprimé. On cherche encore la démonstration technique et la clarté stratégique. Roubaix mérite un débat de fond, pas une photo trop parfaite. Et surtout, pas un programme qui ressemble davantage à un inventaire rebaptisé qu’à une vision clairement assumée.