On pourrait saluer l’effort.
263 pages. 400 propositions.
Un document épais, dense, sérieux en apparence.
Sauf qu’en politique municipale, le volume n’est pas un gage de crédibilité.
Et encore moins un substitut à la clarté, aux priorités et à la responsabilité.
À la lecture attentive du programme « Roubaix 2040 – 400 propositions », un constat s’impose :
ce n’est pas un programme de maire,
c’est un catalogue idéologique, où tout est mélangé — la Ville, l’État, la Métropole, la Région, le déjà-existant, le déjà-financé, le déjà-voté… et parfois le déjà-impossible.
1. Première confusion : qui fait quoi ?
Un programme municipal sérieux commence par une règle simple :
ne promettre que ce qui relève réellement de la mairie.
Ici, cette frontière est constamment franchie.
Ce qui relève clairement de la Ville
- entretien de l’espace public
- équipements municipaux
- écoles primaires
- politique culturelle locale
- action sociale via le CCAS
- police municipale
- animation de quartier
👉 Sur ces sujets, le programme ne dit pas grand-chose de nouveau.
Il reformule, amplifie, renomme… mais propose peu de ruptures concrètes.
Ce qui relève de la MEL (Métropole)
- transports structurants
- politique de l’eau
- voiries majeures
- urbanisme stratégique
- grands projets de mobilité
- zones d’activité
Le programme promet :
- des changements de tarification
- des rééquilibrages métropolitains
- des projets de transports
- des transformations lourdes d’axes structurants
👉 La Ville de Roubaix n’en a pas la compétence directe.
Aucune ligne n’explique :
- comment convaincre la MEL
- que faire en cas de refus
- quelles marges de manœuvre réelles
C’est une incantation, pas une stratégie.
Ce qui relève de l’État
- lutte contre la pauvreté structurelle
- hébergement d’urgence
- politique de l’emploi
- sécurité nationale
- justice sociale
- grandes politiques éducatives
Le programme promet :
- de lutter contre le sans-abrisme
- de garantir des droits
- de transformer des politiques nationales
👉 Une mairie ne décide pas :
- des allocations
- des places d’hébergement
- des politiques de l’emploi
- des effectifs de l’État
Sans articulation claire avec l’État, ce sont des slogans, pas des leviers.
Ce qui relève de la Région et du Département
- lycées
- formation professionnelle
- politiques sociales lourdes
- infrastructures majeures
Là encore :
- beaucoup d’objectifs
- zéro mécanisme
- aucun cadre contractuel réel
2. Deuxième problème majeur : le recyclage du déjà-fait
Une part significative des « propositions » correspond à :
- des dispositifs déjà existants
- des actions déjà en cours
- des politiques déjà financées
Exemples récurrents :
- budgets participatifs (déjà en place)
- conseils citoyens (déjà obligatoires)
- actions culturelles de proximité (déjà menées)
- démarches de démocratie locale (déjà existantes)
👉 Le programme rebaptise l’existant,
le présente comme une nouveauté,
et l’empile avec de nouvelles structures.
Ce n’est pas un projet :
c’est un rebranding politique de politiques publiques existantes.
3. Démocratie participative : inflation sans pilotage
Le programme promet :
- des conseils partout
- des comités partout
- des co-pilotages partout
- des budgets citoyens renforcés
Sur le papier, c’est séduisant.
Dans la réalité :
- aucune estimation du temps administratif
- aucune capacité des services évaluée
- aucune gestion des conflits d’arbitrage
- aucune limite claire au pouvoir décisionnel
👉 Résultat probable :
- lenteur
- frustrations
- décisions bloquées
- habitants consultés… puis déçus
La démocratie participative sans méthode, ce n’est pas plus de démocratie.
C’est plus de chaos.
4. Le grand angle mort : la gestion financière
C’est le point le plus inquiétant.
Sur 263 pages :
- aucun chiffrage global
- aucune trajectoire budgétaire
- aucun arbitrage clair
- aucun impact fiscal assumé
La stratégie mise en avant :
« aller chercher toutes les subventions possibles »
C’est une ingénierie de financement, pas un budget.
Les subventions :
- ne sont jamais garanties
- arrivent tard
- exigent des cofinancements
- ne financent pas le fonctionnement
👉 On ne gouverne pas une ville pauvre sur :
- des appels à projets
- des financements incertains
- des promesses conditionnelles
Sans budget clair,
les 400 propositions sont 400 promesses sans compte bancaire.
5. Urbanisme : une vision sur deux mandats… sans moyens
Les projets urbains présentés :
- sont globalement consensuels
- utilisent le bon vocabulaire
- parlent de long terme
Mais :
- aucun phasage réaliste
- aucun calendrier crédible
- aucun PPI consolidé
- aucune capacité d’investissement démontrée
Beaucoup de projets :
- dépassent un mandat
- dépassent les capacités financières
- dépassent parfois même les compétences municipales
👉 Ce n’est pas une feuille de route,
c’est un récit urbain.
6. En résumé : un programme qui empêche le débat
Les 400 propositions ne servent pas à gouverner.
Elles servent à noyer les vraies questions :
- Quelles sont les 5 priorités absolues ?
- Que fait-on en 18 mois ?
- Que fait-on si la MEL dit non ?
- Que finance-t-on vraiment ?
- Qu’est-ce qu’on renonce à faire ?
À ces questions essentielles, le programme ne répond pas.
Le grand absent : le budget
On peut débattre des idées, des visions, des intentions.
Mais on ne gouverne pas une ville avec des intentions.
Sur plus de 260 pages et 400 propositions, une chose manque totalement : un budget.
Pas de trajectoire financière.
Pas de plan pluriannuel d’investissement.
Pas de chiffrage des mesures.
Pas d’arbitrage.
Pas d’impact fiscal assumé.
Tout est renvoyé à une formule magique : « aller chercher des subventions ».
Or les subventions ne sont ni garanties, ni pérennes, ni suffisantes pour faire tourner une ville au quotidien. Elles arrivent tard, exigent des cofinancements et ne remplacent jamais une gestion budgétaire sérieuse.
Sans budget, un programme n’est pas un projet de mandat.
C’est un catalogue de promesses sans compte bancaire, une fuite devant les choix difficiles, un refus d’assumer la responsabilité première d’un maire : dire ce que l’on finance, ce que l’on ne finance pas, et avec quel argent.
À Roubaix, ville déjà fragile financièrement, ce silence n’est pas un oubli.
C’est un aveu.
Conclusion – Roubaix mérite mieux qu’un catalogue
Ce programme n’est pas vide.
Il est irresponsable.
Il mélange :
- ce qui relève de la mairie
- ce qui relève de l’État
- ce qui relève de la Métropole
- ce qui existe déjà
- ce qui n’est pas financé
- ce qui ne dépend pas du maire
👉 Gouverner une ville comme Roubaix,
ce n’est pas empiler des promesses.
C’est :
- choisir
- arbitrer
- renoncer
- assumer
- rendre des comptes
400 propositions sans priorités,
ce n’est pas de l’ambition.
C’est refuser de gouverner